Nb : je rencontre avec Kessel des difficultĂ©s de police dans les mails dâenvoi. Je vous invite donc pour une meilleure lecture Ă cliquer sur âouvrir dans le navigateurâ en attendant de rĂ©soudre le sujet.
Serpentine Gallery Pavilion. Credit : Iwan Baan
1. Le Pritzker à l'architecte de la fragilité
Le pavillon de la Serpentine Gallery Ă Londres, 2014 (Serpentine Gallery que jâavais dĂ©couvert en 2019 lors de travaux avec selgascano sur le campus de lâemlyon). Une coque en fibre de verre posĂ©e sur des blocs de pierre bruts. Dolmen, ovni, ruine prĂ©historique ? On ne sait pas vraiment, et c'est exactement le propos. C'est lâune des rĂ©alisations phares qui est apparue le 12 mars dernier, quand la Fondation Hyatt a annoncĂ© le Pritzker Prize 2026 : Smiljan RadiÄ Clarke, 60 ans, Chilien, quasi-inconnu du grand public français (oui, je concĂšde âŠ).
Radic n'est pas le genre d'architecte Ă avoir une signature formelle rĂ©pĂ©tĂ©e Ă l'infini (il suffit de regarder la sĂ©lection des travaux). Si on cherche Ă le raconter, câest exactement l'inverse : chaque projet est une enquĂȘte singuliĂšre, une exploration des matĂ©riaux, nourrie par le contexte, la matiĂšre, la mĂ©moire du lieu. BĂ©ton noir, pierres brutes, fibre de verre translucide : jâavoue avoir le sentiment devant certains travaux de voir ceux d'un sculpteur. En 2017, il a mĂȘme fondĂ© la FundaciĂłn de Arquitectura FrĂĄgil (la Fondation de l'Architecture Fragile). Le nom dit tout.
Pite House, Crédit : Cristobal Palma
Le jury Pritzker, prĂ©sidĂ© par son compatriote Alejandro Aravena (Pritzker 2016 lui-mĂȘme), salue une Ćuvre "au carrefour de l'incertitude, de l'expĂ©rimentation matĂ©rielle et de la mĂ©moire culturelle". Ses bĂątiments donnent paradoxalement lâimage dâĂȘtre temporaires, presque sur le point de disparaĂźtre ⊠et pourtant ils abritent, ils protĂšgent, ils durent. C'est le paradoxe Radic : bĂątir du non permanent (nây voyez pas de lien avec lâun des prochains articles plus bas) avec une rigueur absolue.
Teatro Regional del BiobĂo, CrĂ©dit : Cristobal Palma
Ce quâon en retient : Le Pritzker 2026 consacre une architecture de la fragilitĂ© assumĂ©e, loin des grands gestes iconiques, qui replace le rapport entre abri, matiĂšre et mĂ©moire au centre du projet. Un rappel utile, dans un monde de la construction qui confond trop souvent performance et sens.
2. De l'actif immobilier Ă l'immobilier actif
Un immeuble de bureaux vide le soir, le week-end, pendant les vacances. OptimisĂ© pour un seul usage, une seule temporalitĂ©, un seul type d'occupant. Conçu pour gĂ©nĂ©rer des flux locatifs prĂ©visibles, calibrĂ©s selon des modĂšles empruntĂ©s aux marchĂ©s financiers. On connaĂźt tous ce bĂątiment lĂ (oui, enfin si vous travaillez dans lâimmobilier !). Nous avons en tĂȘte ce modĂšle là ⊠et il a depuis quelques annĂ©es bien craquĂ©.
C'est prĂ©cisĂ©ment ce que dit le rapport du groupe RBR-T du Plan BĂątiment Durable, pilotĂ© par Axel Nevers. Le RBR-T, c'est un groupe de rĂ©flexion prospectif rĂ©unissant des acteurs du secteur pour penser l'immobilier de demain : promoteurs, investisseurs, architectes, collectivitĂ©s. Pas un think tank de plus qui enfonce des portes ouvertes mais un vrai travail de fond, auditions incluses. Et avec un peu moins dâune vingtaine de publications dĂ©jĂ .
Le rapport pose un diagnostic clair : la financiarisation de l'immobilier tertiaire, moteur formidable des annĂ©es 1990-2000, a gĂ©nĂ©rĂ© une dĂ©rive structurelle. L'immeuble est devenu un produit financier dĂ©connectĂ© de son territoire, optimisĂ© Ă court terme, monofonctionnel, impermĂ©able Ă son environnement. RĂ©sultat : des quartiers monofonctionnels dĂ©serts le soir, des taux de vacance structurels, une dĂ©connexion croissante entre acteurs privĂ©s et collectivitĂ©s (et jâai en tĂȘte certaines ZAC tombĂ©es du ciel on se demande comment quand jâĂ©tais promoteur).
La proposition centrale est simple mais radicale : passer de lâactif immobilier à ⊠lâimmobilier actif. Un immeuble qui produit de l'Ă©nergie, qui crĂ©e du lien social, qui s'adapte, qui contribue au mĂ©tabolisme urbain plutĂŽt que de s'en abstraire. Le rapport cite Olivier Hamant sur la robustesse versus la performance : et ça fait du bien de voir cette rĂ©fĂ©rence atterrir dans un document sectoriel. cela me rappelle une confĂ©rence immobiliĂšre oĂč Jean Staune expliquait la diffĂ©rence entre le panda, ultra spĂ©cialisĂ© en mangeur de bambou et le cafard ⊠survivant des anciens mondes par son adaptation. ConcrĂštement, l'immeuble suroptimisĂ© d'aujourd'hui, c'est la friche de demain.
C'est un travail solide, honnĂȘte sur les verrous (rĂ©glementaires, financiers, culturels), et qui rĂ©siste Ă la tentation du greenwashing. Ă lire, faire circuler, annoter (non, Axel ne mâa pas payĂ© ! dâailleurs, je reconnais bien sa pate parfois un peu utopiste !).
Ce quâon en retient : Le modĂšle de l'immeuble-produit-financier touche ses limites structurelles, et ce rapport du Plan BĂątiment Durable propose un changement de paradigme clair : rĂ©inscrire le bĂąti dans le mĂ©tabolisme urbain, accepter une part de "sous-optimalitĂ©" Ă©conomique immĂ©diate pour gagner en robustesse collective. Le secteur a rarement Ă©tĂ© aussi bien challengĂ© de l'intĂ©rieur.
3. Dis, ça vit combien de temps un bùtiment ?
62 ans. C'est la durĂ©e de vie moyenne d'un bĂątiment en France, selon une Ă©tude publiĂ©e par Yann Ninot via des Ă©tudes dâEXISTANTS, une startup qui cartographie le parc bĂąti existant Ă partir de la BDNB (Base de DonnĂ©es Nationale des BĂątiments du CSTB). Pas 100 ans comme on l'imagine souvent en regardant les immeubles haussmanniens. Pas 80. 62 ans. Ă peine de quoi voir deux gĂ©nĂ©rations d'occupants.
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